Maaaaaaaaaaaaaanger ! (à lire avec la voix d’un zombie)

Si j’étais courageux, je ne prendrais pas mes jambes à mon cou. Je regarderais en-dessous du lit, j’y débouterai le monstre qui s’y terre. Je sortirais simplement un premier pied dans le froid hivernal de cette chambre-caverne. Le monstre l’aurait apporté. J’étendrai fébrilement le deuxième pied au sol, de peur toujours de se le faire déchiqueter en petits cliquetis. Il respirerait bruyamment, cognant la structure en acajou de mon lit contre le mur dans un fracas épouvantable. Moi seul pourrait l’entendre comme je l’ai déjà entendu. Si j’étais courageux, il y a longtemps qu’il aurait arrêté de manger mes chaussettes, de mâchouiller mes chaussures, de baver sur mes figurines.

Je ne suis pas courageux, je n’ai jamais délogé le monstre sous mon lit. Mais un soir, j’ai quand même pris le bâton, mon sabre de Jedi lumineux. J’ai quand même fais jaillir la lumière qu’il déteste tant. Je suis sûr que sous l’effet du néon vert, en une fraction de seconde, il s’est retranché tout au centre, recroquevillé à son tour. Et je croyais son tour venu, je le croyais tellement que les piles ont lâché.

Ce serait un combat épique, j’en suis sûr. Armé de mon nouveau courage, les couvertures s’animeraient pour faire diversion et pendant qu’il les réduirait en cendres, j’estoquerai le premier coup, sur sa longue queue écaillée. Il riposterait, en bon monstre qu’il est, il riposterait en me griffant le bras. Il aurait bloqué la porte, ne me laissant ni sortie ni espoir d’aide. Je serais seul contre lui. Je ne pourrais que m’en prendre à moi-même. Mon père s’exclamerait de sa chambre que je devais me taire, qu’ils voulaient dormir et ma mère s’inquiéterait peut-être.

Quelqu’un a déjà tué le monstre, en-dessous du lit. Il a déjoué son feu brûlant, emprunté au dragon, lui a coupé les ailes, cousin de la chimère, lui a tranché trois têtes, un nouvel hydre d’Hercule. Ou peut-être qu’un idiot a voulu l’adopter, le monstre, une grosse touffe de poils verte et bleue, il l’a adopté, tellement il avait peur lui aussi.

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Manger du rat.

Une loge, une petite ampoule. Clignote. Se balançe. Avant, arrière.

Regardez-vous, vous n’êtes plus rien si ce n’est alcool et cigarette. Vous n’êtes plus capable de rien. Vous étiez une artiste, vous étiez quelqu’un. Qui ne tient plus debout. Vous pensez vous soigner l’âme là-dedans, dans vos coins de ruelles sombres/

Non, faux. Vous vous trompez. Faux, faux, j’vous dis.

Sa main tremble. Une sorte de spasme compulsif. Des veines bleu gonflées sur une peau creusé et terne, grise même. Au bout de loings doigts décharnés, des petits ongles rongées. On la connaît à la couleur de son ongle.

Voyons, il a raison. Vous n’êtes plus qu’une ombre, rien d’autre. Vous n’enregistrez plus rien, vous courez l’argent pour vous oublier. Vous vous complaisez, madame.

La tumulte de la foule, des applaudissements, elle s’affaisse un peu plus encore. Elle ferme les yeux, le noir est encore là.

Non, faux, Vous vous trompez. Faux, faux, j’vous dis.

Aligner deux mots, juste deux que vous auriez prononcé consciemment, que vous ne cacheriez pas derrière l’ivresse du matin. Vous n’êtes plus capable de rien, il a raison, c’est triste d’avoir raison. Surtout pour vous.

Elle se prend la tête entre les deux mains. Abattue, fatiguée, les épaules rentrées. Un homme courbé passe dans le couloir, lentement.

Vous ressaisir, vous devez vous ressaisir. Rassembler ce qu’il reste de vous. v.o.u.s. , être déconstruction. Les coller ensemble, vous recoller.

Manger (infinitif rituel)

Vendredi et dimanche. 48h, tous les 15 jours.

Au sortir de l’école, Maman attendait. Devant la Volvo d’abord, puis l’Espace et terminer par le 806. On prenait la route et j’étais heureux pour le goûter sur la banquette arrière et de le voir aussi. Un pain au chocolat, voire deux, on savait que le voyage serait long. Je parlais, beaucoup. Elle m’écoutait, moins. Plus tard, j’ai su que je l’ennuyais avec mes Hugues Capet, multiplications et les bagarres pour ma carte Pokémon toute brillante ou une amoureuse perdue aux billes. C’était moins pour le désespoir de pas me voir pendant deux jours, pour voir son grand partir. Je radotais, encore beaucoup.

 

Deux heures après, on entrait sur le parking de l’immeuble. Je me rappelais rarement du trajet, mes yeux étaient trop fermés pour une telle mémoire. Lui, il attendait toujours le pied droit sur la voiture, une cigarette au bec. Il aimait bien le bonjourpapa et discuter en roulant. Discuter beaucoup tout le temps. Discuter de ma semaine à l’école, au collège puis au lycée. Discuter du questuveuxfaire ce week-end et râler d’entendre le jesaispas.

 

Maman descendait de la voiture et ils avaient des discussions de grands comme il disaient. Mais je voulais écouter moi, j’avais les oreilles bien trop curieuses. Souvent, je les énervais à sautiller autour d’eux en scandant  » KESTUDI ? C’est qui qu’a dit ça ? ». Quand ils s’en fichaient complètement, c’est moi que ça énervait. Alors, j’avais ma Gameboy, leur cadeau qui les empoisonnait eux-mêmes. Hermétique au reste, je boudais en tailleur et refusais de bouger. Il récupérait ma valise noire bleue dans le coffre et disait à Maman qu’il allait me les acheter mes super chaussures de course. Et puis je devais « dis au revoir à Maman, fais-lui un bisou ».

 

Alors j’avais le bourdon. Mais le gros, celui qui prend à la gorge. Celui de devoir quitter ma mère, de lui donner son foutu bisou même si je savais qu’elle partirait sans. Celui de faire de la peine à mon père si je remontais dans la voiture, là, tout de suite. Je le donnais ce bisou. Et j’étais content qu’elle le veuille. On restait entre hommes comme il disait alors que j’avais sept ans et toujours une voix de crécelle.

 

Il m’avait pour lui, son grand fils quand je faisais un mètre vingt, son gosse à un mètre soixante-quinze. Il portait la valise pour la ranger dans la chambre, me montrer qu’il avait été en librairie pour moi, qu’on lui avait conseillé un certain Harry Potter, pour remplacer ma Gameboy verte qu’il disait. Le samedi midi, escalope-patates, le samedi soir, PapiMami.

 

Le dimanche tout était inversé, tout père-mère.

Manger Cortàzar en surgelé

Instructions pour voter utilement.

 

Primo, calmez-vous, rien est grave, tout va bien, la démocratie est entre deux bonnes mains. Ne craignez rien, croyez-les, n’allez pas votez.

Besoin d’un secundo. Vous ne suivez pas le primo, ne tombez pas dans le panneau du secundo. Secundo vous induit en erreur, vous langue de bois.

Tertio veut toujours voter ? Bien. Quelques ingrédients pour réussir votre vote utile et agréable: ne vous trompez pas de week-end, certes le dimanche est réservé. Faites un effort. Au préalable, munissez-vous avec fierté militante de votre carte d’élécteur. Vous l’avez égaré ? Ne vous inquiétez pas, ce n’est que de la sélection électorale, le destin démocratique, vous n’étiez pas fais pour le vote. Carte en main, dirigez-vous, après avoir vérifié si votre véhicule peut vous y emmener (sinon, suivez les instructions), vers le bureau de vote le plus proche, visible par de grands et beaux drapeaux propres. 

Des papiers se présentent sur une table. Vérifiez à droite, en général, ils y sont. A gauche, vous trouverez les isoloirs, les urnes, les outils pour une vie meilleure vraiment vraiment vraiment meilleure. Armé de carte éléctorale et, en dernier recours, de votre carte d’identité NATIONALE, signez. Signez fort. Cassez le crayon pour montrer que vous signez.

A partir de là, laissez-vous portez par: sondages, à voté, débat, à voté, discours, à voté, jargon, à voté, déplacements, à voté, ferveur politique, à voté, stress à babord à tribord, à voté, petits pixels rassemblés, à voté.

Manger le temps.

Manger le temps. En voilà une faim qui donne envie.

Manger le temps parce que l’attendre, l’étendre c’est plus vraiment pratique. On parle de manger nos lectures, manger un film, manger des séries mais encore faut-il avoir le temps de manger et de manger proprement.

Cela m’est venu alors que je lisais Les mots de Jean-Paul Sartre (un peu de prétention littéraire, s’il vous plaît). Alors que Perec, Halimi sont en train de cuire et que je viens de finir les morceaux Blanchot et Bauchau, il fallait vraiment une respiration dans ce repas quelque peu lourd. Sartre est un choix comme un autre, acheté en fast food parce que ça donne envie. Mais encore faut-il avoir le temps de pouvoir manger. 

Est-ce vraiment bon d’enfiler les « plats » les uns après les autres, même si l’envie est là ? Ce soir, 1h05, choix difficile: regarder le dernier débat de Copé, regarder la première saison de The Thick Of It, lire de la presse ou se plonger dans Sartre ? Me viens alors l’angoisse viscérale, la révélation brutale. Je n’aurai jamais le temps de tout faire. Alors je veux manger, les manger vite pour pouvoir voir ce que j’aime, ce dont j’ai envie.

C’est peut être chose futile, inutile mais cette bouffe angoissante, je pensais la partager.

Manger mon enfance.

« tu sais tu vas avoir un petit frère .. ENCORE UN ? »

J’avais deux soeurs. J’AI deux soeurs. Avoir un garçon à la maison, c’était le pied. Mais il voudra jouer au foot, que je lui apprenne, j’aime pas le foot. Je préfère les livres, ça crispe mon beau-père, fait frémir sa moustache d’artisan. Je me souviens pas pour l’arrivée de la première, à 3 ans on capte seulement les  » .. bébé .. petite fille .. ‘es content ? ». On répond OUI, comme un référendum comme un non choix. On n’aime pas. On passe du chouchou, du petit roi de la maison au rien qui gène, surtout dans sa fierté. Une nouvelle reine, une décapitation simple, un coup d’Etat ! Donc maintenant, un de plus, un de moins ..

 

 » Et on l’appelle comment ? .. Clément, pour une fois qu’on est d’accord ! »

 

Vite dit, la deuxième soeur, la petite blonde à poils longs, c’est moi qui est choisi. Moi et la tv. Grossière erreur, elle ne répond plus quand on l’appelle.

 

« Antoine, on l’appelle Antoine sinon, pas de cadeaux .. Euh .. »

 

Je ne parle pas, j’assiste à l’audience. On sait bien que le Papy a gagné d’avance. C’est cocasse, le grand-père satisfait règne en souriant.

Manger du Alotéou

Commencer un texte sur les expressions avec un bon « bordel, ça me saoule grave », elle me dirait que c’est cocasse. « c’est cocasse » en fait de regarder les autres en vrai. Le « je comprends pas » de Sarraute aussi c’est cocasse, surtout quand c’est notre cas.  Sous l’effet de l’alcool, « c’est cocasse » prend des aises, c’est cocasse ton verre est vide, c’est cocasse tu viens de te casser la margoulette, margoulette c’est cocasse comme mot aussi, c’est cocasse il a vomi. Ce qui est cocasse au fond, c’est de raconter une soirée alors que t’es pas sorti la veille.

Il y a une différence entre « c’est cocasse » et « c’est drôle ». C’est cocasse, on l’emploie par chez moi, pour rire. C’est drôle, c’est universel, en bref, on s’en fiche. On a même une Super Cocasse, à la manière de Superman qui fait que des cocasseries. Des choses incongrues, toujours un peu drôles, c’est cocasse.

C’est cocasse, cette drôlerie bouffonne. Un bouffon, c’est cocasse, nous avons un bouffon. Elle a une parole cocasse.

Ecouter les Fatals Picards dans une deux-chevaux c’est cocasse, je cite « Mon père était tellement de gauche quand il est parti, la gauche est partie avec lui ». Là, c’est pas drôle mais l’été, un Cacolac dans la main, c’est cocasse.

C’est cocasse est un attrape nigaud. Un attrape-couillon, on commence à le dire une fois, pour rire « c’est cocasse » et puis ensuite on s’y habitue on en dit un le matin « bonjour, c’était un peu cocasse hier soir ..  » et puis on aime notre cocasse du soir. On tombe lentement dedans allez un cocasse pour se marrer. On en revient pas. Être drogué d’expression, c’est cocasse quand même.

Manger l’apathie alcoolique

et j’étais coincé au fin fond d’un café. Premièrement, contre ma volonté, ma flexible et prostituée volonté. Elle allait où bon lui semblait, sans mon avis au préalable

 

il fallait se lever mais la chaise au coussin de plumes décidait le contraire. C’est pas que j’me débine, c’est Gainsbourg haut-parleur qui m’abîme et m’ancre à la table

 

je me suis mis debout. Jambe droite opérationnelle, jambe gauche qui suivra bien le mouvement. Et lui, il allait à l’appel du verre de rouge qui me hélait au coin du bar, le plus écorné, celui près de la fenêtre

 

et c’était un verre de vin rouge borné, un Merlot de grande classe, il se donnait un genre, celui à qui on ne peut rien refuser. Il venait accompagné, une bande de potes à lui tout seul

 

j’avais pas de patience au début. pas la patience de décanter, pas celle de rester. J’apprends la patience d’attendre, d’attendre la fermeture.

Manger quelqu’un

Quelqu’un prend son sommeil à deux mains.

Quelqu’un, c’est moi quelqu’un c’est moi et mon voisin quelqu’un c’est moi et mon voisin et son voisin Quelqu’un qui s’enivre, quelque part.

 

 

 Quelqu’un est sourd au reste

Quelqu’un qui court après son mal de tête et un café.

Quelqu'un veut échanger "une clope contre un verre".

Quelqu’un c’est moi et mon voisin et son voisin et son grand-père bien sûr.

Quelqu’un qui joue au sabre laser dans sa tête.

Quelqu’un quelque part n’écoute rien.

Quelqu’un cherche à ne plus écouter

Quelqu’un perd

Manger des monologues didascalistiques.

Il fait noir, des teintes orangées au ciel. A la sortie du Shopi, une petite mamie, les cabas pleins. A l’heure de la sortie de l’église, les vêpres, l’endroit où le soleil se couche. La rumeur de la ville, plutôt du village court le longs des murets en bois. Un adolescent attendant le bus, imminent, scrute les affiches de cinéma pour les horaires. S’accoudant à l’arrêt, détruit par un accident de voiture depuis on-ne-sait-quand, un jeune homme, capuchon rabaissée, habillé de noir, survêtement baggy, une cigarette au bec. Il s’élance, coupe devant une voiture, bouscule l’adolescent et aggrippe la anse du sac de la grand-mère.

 

ROSEMONDE:

Des rides sillonnaient un visage que l’on a su beau, ses lèvres gercées, ses yeux encore alertes.  L’une ressemblait même à une cicatrice, lui parcourant le visage d’un bout à l’autre.

alors papi avait demandé suis-je bête exigé ses Ricolas à l’orange évidemment pas autrement elle est où cette satanée liste j’ai dû la laisser sur le frigo entre le magnet de père dodu et celui des pitch et zut zut zut ! alors les artichauts je les ai le persil j’ai les pommes de terre pour la tartiflette parce que le petit revient il fait de longues études le petit il faut lui donner du réconfort papy lui donnera un petit billet faut que je le note que je lui dise le fromage c’est fait les tomates pour la salade aussi ah il faut que je passe chez le boucher elle est sympathique Micheline mais pas très finaude aaah la cigarette je hais la cigarette et Jean-Luc qui fumait tout le temps j’aurai du lui interdire et puis ses jeunes avec leurs jeans au ras des fesses ah tiens le voilà qu’il court il va se prendre les pieds sur le trottoir le benêt et voilà vive la jeunesse il bouscule le petit mais pourquoi il court pourquoi il me regarde ah non pas encore j’ai déjà donné 20 centimes au clochard du Carrefour la semaine dernière je suis pas mère la charité non plus non mais pourquoi il accélère ce triple andouille ah non il aura pas mon sac le saligot ah non il aura pas mon

 

THEODORE:

Un visage ravagé par l’acné juvénile, par des sourcils francs et touffus et un duvet peu avantageux. Il aurait pu se rattraper sur les yeux, disant merde l’un à l’autre ici.

 

KILLIAN:

La capuche obscurcissait son front, ne laissant deviner qu’une lèvre mince surplombant une charnue et un bouc soigneusement taillé à la hâche.